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Hier au soir, j’ai giflé ma femme. En cinquante ans de mariage, je n’avais jamais levé la main sur cette mégère, ou si peu. Depuis mon accident, je la sens revivre et ça me rend malade. C’est elle qui doit me torcher, elle qui doit me passer du talc sur le cul, elle qui doit réajuster mes oreillers. Mon gendre m’a installé une petite sonnette qui me permet de l’avertir lorsque j’ai besoin de quelque chose. Souvent, j’appuie sur le bitonio juste pour la faire chier. Elle rentre toujours dans la chambre d’un air méfiant, et me toise du haut de ses demi lune. Je l’insulte copieusement et elle retourne dans sa cuisine en claudiquant. Depuis des semaines, je la voit se pomponner, se mettre des petites gouttes de parfum sur son cou fripé. Je ne pense pas qu’elle puisse voir un autre homme, elle fait ça pour me faire enrager. De toute façon, qui voudrait d’une femme comme elle. Ca a toujours été une gourde avec deux mots de vocabulaire. Je suis mauvaise langue, elle sait très bien faire le pot au feu. Samedi dernier, elle venait de me donner la soupe quand elle m’a annoncé qu’elle avait décidé de passer le permis de conduire. Elle avait fouillé dans mes comptes avec l’aide ma fille, et ces deux commères avaient cru bon de dépenser mon argent dans ces conneries. Je l’imagine au volant le soir, et ça me donne des petits fous rires. Ces conneries me permettent d’oublier la douleur pendant quelques instants.

 

La douleur, c’est une véritable saloperie. On essaie de l’apprivoiser mais cette merde s’immisce partout. Encore que, je préfère la douleur à ma femme. Hier donc, elle s’apprêtait à sortir encore une fois quand je l’ai sonnée. J’ai prétexté une douleur en bas du dos afin qu’elle m’aide à ajuster un petit traversin sur mes reins. Son visage près du mien, j’ai pris mon élan et je lui ai envoyé une baffe retentissante en lui disant qu’elle allait bientôt manger son pain noir. Sa perruque jaunasse a sauté de son crâne dégarnie. Elle a ramassé ses cheveux en plastoc, m’a regardé fixement, et à enlevé le sachet de morphine de ma perf'. Je lui ai dit que je m’en foutais royalement vu que l’infirmière passait demain. En attendant, j’ai dégusté toute la soirée. La salope... Depuis la beigne, elle a enlevé mon poste de télévision et je ne peux même pas lire vu qu’elle a planqué mes lunettes. Je reste comme con dans mon lit, le regard droit sur le mur décrépit. Je repense à ma vie d’avant l’accident. C’est moi qui dirigeait cette baraque de fou. Je lisais tous les matins mon canard en tendant une tasse que ma femme remplissait en moins de deux. Je sortais voir Lucien les après midi pour faire une partie de belotte pendant qu’elle préparait le repas. Nom de dieu…Depuis que je suis cloîtré dans mon plumard, ma fille se permet de venir ici alors que je lui avais interdit l’accès de la maison. Après le coup qu’elle m’avait fait, épouser un maghrébin, je lui refusais toute visite. Faut avouer quand même que mon gendre n’est pas un mauvais bougre. L’idée de la sonnette est une idée de génie. Mais ce n’est pas une raison pour considérer mon logis comme un moulin. Je sais que je suis un vieux con, mais ce n’est pas à nos âges que l’on va changer. J’ai l’habitude d’être exécrable et je n’aimerais pas que mes petites habitudes soient chamboulées.

 

Il y a une chose que je ne m’explique pas, c’est que ma femme réponde toujours présente lorsque je la sonne. Je la pense assez bécasse pour tenir encore un peu à moi. Faut reconnaître qu’on a eu de beaux moments, comme ces vacances à Vichy chez son frère. Mais le plus beau moment de notre vie est arrivé ce matin quand je l’ai entendu se casser la binette dans les escaliers. J’ai gueulé son nom une bonne dizaine de fois sans avoir de réponses. Le téléphone est sur ma table de chevet, j’aurais très bien pu appeler les secours. Au lieu de ça, je me suis mis une petite rasade de morphine et j’ai dormi comme un bébé. Fallait pas m’emmerder.

 

 

Tag(s) : #LES ARDOISES DU PATRON (Nouvelles et scénarios)

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